Le labo recherche

à la Maison du Conte de Chevilly-Larue jusqu'en 2016...

à suivre

 

Un jeu sans enjeux, débarrassé des notions de réussite ou d’échec. Un espace de travail libre des soucis de finalités, de création, de représentation. En ouvrant nos univers les uns aux autres, par frottements et porosité, nous nous contaminons réciproquement ; l’expérience nous élargit, ouvre, assouplit, dans une tranquillité gagnée lentement ensemble.

 

Concrètement nous avons pratiqué plusieurs démarches, en faisant toujours nôtres les recherches de chacun : nous pouvons proposer un sujet, une question et l’animer en proposant des jeux. Parfois notre sujet, ce sont d’autres qui l’animent, quand seul, nous ne saurions aller plus loin. Nous pouvons aussi seulement suivre des propositions.

Il se peut qu’un sujet abordé tombe de lui-même, ou s’épuise ; qu’un autre récurrent semble inépuisable. Nous prenons le temps de nous perdre, tâtonner, reculer, exulter, transformer, renoncer, et même revenir sur nos décisions. Tout ça, c’est persévérer.

Il va sans dire que nous aimons en collectif les échauffements et toutes sortes d’improvisations !

Article pour la revue du français dans le monde
francparler.org
Entretien avec Christian Tardif
 

Christian Tardif a été enseignant pendant 10 ans, et est conteur depuis 1992, avec aussi une formation de comédien. Il développe à travers le conte, une réflexion et une pédagogie de l’oral.

1 – Conteur et pédagogue, vous avez travaillé avec différents publics (enfants, enseignants..) sur différents thèmes et notamment « l’apport du conte dans la retransmission du langage » : quel est, selon vous, l’apport du conte dans l’apprentissage d’une langue ?

Ce sont surtout les enfants, particulièrement les petits, qui m’ont appris à raconter les histoires : quand ils s’ennuient, nous le savons tout de suite ! Ainsi, la nécessité de se faire comprendre, d’être vivant, clair et simple, avec les enfants, rejoint pour tous, les enjeux de l’apprentissage d’une langue.
Le conte est un art de la transmission orale, de la relation. Je considère d’abord le conte du point de vue de l’acte de dire. (De la même façon, on étudie le théâtre du point de vue de la représentation, de la scène). Les contes se distinguent radicalement d’un texte littéraire fixé, clos sur lui-même. Ce sont ces histoires sans auteur connu, qui se forment et se transforment en passant les frontières, les langues et les générations, de bouches à oreilles. 
Les contes possèdent un mouvement propre à l’oral : répétitions, rythmes, emboîtements, symétries, boucles, abîmes, structures grammaticales repérables… Ces formes sont des jalons, comme les panneaux indicateurs nous aident sur des routes inconnues. La gestuelle du conteur, sa présence dans l’espace, ses silences, son écoute de l’auditoire, sont autant de relances de l’attention. Il permet à chacun de se forger des images mentales différentes. Le conteur laisse les auditeurs libres et actifs. Il constitue un espace commun, un « village » : un moment d’intelligence collective. Le conte, acte formel de parole, avec justement ses « paroles formulaires », est partout un outil de construction du langage, depuis que les humains se parlent. 
Voilà justement son principe ancestral qui fonde toute cette démarche pédagogique : nous entendons (ou lisons) une histoire une seule fois, nous la redisons comme un souvenir, ou bien un rêve, avec nos propres mots, sans l’apprendre par cœur. Cette forme de transmission – réinvestissement - du conte, est à mettre en rapport avec la question de la traduction d’une langue à l’autre.

2- Vous organisez des formations en France et à l’étranger (stage BELC, formations à l’étranger) pour des professeurs de français langue étrangère : quels sont, en général, les objectifs de ces stages, et quelles compétences sont alors visées ?

Il s’agit d’éprouver ce que l’on proposera ensuite aux élèves, de tous les niveaux. J’insiste, si besoin est, sur la nécessité de réconcilier plaisir et travail. L’objectif général est de répandre ou continuer la pratique du conte « à voix nue », sans support écrit. Cela peut prendre du temps, mais tout le monde en est capable, à force de se donner des occasions de toutes sortes. On peut commencer dans sa langue maternelle, en traduisant ensuite, même de façon très résumée.
Les exercices viennent du théâtre d’improvisation ou de jeux de contraintes littéraires, adaptés à l’oral. Ils se divisent en quatre catégories de compétences :

- La tranquillité et l’improvisation. Le naturel, la lenteur et le silence.
- La précision, la concision, la clarté des signes donnés, pour une compréhension syncrétique. Le geste et l’espace. L’exploration des voix: se faire entendre, se faire comprendre. Le rythme, la musicalité de la parole.
- La disponibilité et l’écoute: à la fois présent à son histoire et son public, le conteur est un passeur, dans le respect mutuel.
- L’imagination : voir et faire voir des objets absents.

3- Vous proposez également des ateliers pour les « enfants conteurs » : comment faire découvrir et apprécier le conte aux enfants, et comment s’organise un tel travail basé essentiellement sur les compétences orales?

Il y a tellement d’histoires qui existent déjà… Il faut tenter de les connaître, d’en écouter beaucoup, d’en lire beaucoup, pour en trouver une à raconter de nouveau. Quel que soit le nombre de séances possibles, 3 ou 15 heures, ou plus, il faut se fixer un objectif de travail plus ou moins long. Raconter à d’autres nécessite des répétitions ; les élèves doivent le comprendre. La concertation entre l’enseignant et l’artiste, les heures passées à la fois sur un temps scolaire obligatoire et sur un temps de loisir facultatif, tout cela me paraît opportun.

4- Quelles activités les enseignants peuvent-ils proposer à leurs apprenants, même débutants, dans la classe de français ?, et ou peuvent-ils trouver des ressources et des activités pédagogiques (bibliographie, sitographie...) ?

Les exercices, aux règles précises, sont comme les recettes de cuisine. Mais tout est dans l’art d’appliquer les recettes, de les faire siennes, en les adaptant à chaque public. Il faut que chaque enseignant soit à l’aise avec sa matière, ce qui passe par de la formation. Comme dans le jardinage, la graine semée ne pousse pas en un jour. Cependant, il existe dès le départ des méthodes précises d’évaluation formative : bien des jeux d’entraînement recèlent en eux - même cet outil réflexif. La méthode que je propose se base sur l’intelligence, l’autonomie de chaque enseignant, sa capacité de juger et de former lui-même son propre parcours.

5- Pour conclure, quels conseils donneriez-vous aux professeurs qui souhaiteraient s’initier aux contes et les introduire dans leur classe ?
Prendre le temps de découvrir ce répertoire, plutôt qu’inventer ; il y a tellement de contes, qu’il suffit de se baisser pour les ramasser ! Parfois, on croit ne pas en connaître, mais ils ne sont que très légèrement enfouis dans la mémoire. 
Ne pas attendre que les élèves lisent pour leur lire ou dire des histoires selon votre goût. Les élèves les plus difficiles manifestent ce besoin d’être nourris de récits. Cette soif est peut-être une des meilleures définitions de l’être humain. Je crois à l’importance d’un rituel dans la classe : Un moment précis, un lieu précis si possible, où l’enseignant n’est plus tout à fait dans un rapport d’autorité, car il devient artiste pour raconter. 
Comme conteur, j’aime surtout les contes merveilleux, rêves ou mensonges, les grands récits fondateurs de l’humanité, qui me touchent particulièrement. Mais ceux-là– là justement ouvrent vers toute la littérature, car ce sont eux qui introduisent la possibilité de la fiction, la possibilité d’une réalité différente (ou, à tout le moins, un dépassement de soi).

Extrait du rapport au Ministère de la Culture : Art du récit en France

« Conter un art de la relation : Bruno de la Salle à Dieppe. »Article de Christian Tardif dans la Lettre D’Autrement Dire.

Marie Dufeutrel et son équipe travaillaient depuis 4 ans à Neuville, petite cité de la banlieue de Dieppe, à offrir le meilleur du conte à un public réputé difficile. (Difficulté croissante, issue d’une misère qui s’étend ; on le sait le chômage frappe presque aussi durement en Normandie que dans le Nord). Ecrivain et bibliothécaire, Marie fait partie de ces animateurs socioculturels pour qui social ne veut pas dire art au rabais. Elle allie spectacles de valeur et formation de terrain. Elle laboure, elle cultive, elle nourrit. De nombreux conteurs ici programmés apprécient le travail de cette bibliothèque ludothèque, petite, peu équipée, mal isolée.
 
Ce soir-là, c’était le tour de Bruno de la Salle. Le public est composé d’une centaine de personnes, dont la moitié d’ados qui refusent les codes de l’écoute polie. Si le diable, c’est l’ennui, ils sont prêts à pourchasser cet ennemi. Ce sont peut-être des guerriers. Alors le dernier recours de la culture : Les flics ? Nous autres, quelques cultureux policés dans la salle, sentons qu’il va se passer quelque chose. Le conteur arrive très lentement, d’abord dans la pénombre. Il ne dissimule pas son trac. D’un clin d’œil il demande à Marie si c’est le moment de se jeter dans l’arène. Qu’elle soit minuscule est une chance. Une vraie relation est possible. Après quelques pas, circulation que ses aficionados connaissent bien, il a constitué en silence son espace scénique, qui inclut le public. Il n’y aura pas d’obstacle à la parole vive. Faiblement, presque timidement : - vous avez entendu parler d’Ulysse ? - Ouais m’sieur ! Cyclope ! Sirène !…Déchaînement dans la salle. Trois ou quatre garçons et filles de 15 à 17 ans prennent le pouvoir. Sur l’instant, ce sont eux qui possèdent le savoir. Ils en sont justement fiers.
 
Bruno de la Salle baisse légèrement la tête, les regarde un par un. Il écoute vraiment. Toujours il prendra ce temps là, nécessaire : il est sincère. Jamais il ne parlera à la cantonade, mais toujours à des personnes, reconnues comme telles, successivement. La justesse de ce spectacle était dans cet échange : le conteur a respecté son public, qui a accordé son respect en retour, mais jamais d’avance (il n’est pas question d’accorder un crédit quand on vous a trop souvent manqué de parole). Les instants brefs de calme, Bruno de la Salle en profite peu à peu pour imposer le sien, sa lenteur, ses hésitations, quand le nom de Priam reste suspendu sur le bout de sa langue, il demande à quelqu’un de l’aider. Il demande de répéter s’il n’a pas entendu la demi-moquerie dont il est l’objet, et l’autre, désarmé, reformule une vraie question. Il gagne l’écoute avec douceur, il ne raconte pas formellement, mais au degré zéro de la parole : c’est l’histoire qui est intéressante, pas lui. Il nous dit que c’est notre histoire, à tous ici, tout autour de la méditerranée, au nord comme au sud. Un sentiment de fraternité parcourt l’assistance mi-nord mi-sud. Je décroche un peu (ça m’arrive souvent). Il résume jusqu’à la limite de l’ennui, qu’il sent poindre au bout d’une demi - heure.
 
Nous attendons encore le spectacle. Je suis surpris, (presque) tout le monde écoute encore, mieux que moi. Des grands dadais ont les yeux ronds et fixes des tout-petits. - Maintenant qu’est ce que vous voulez que je raconte ? Sans doute savait-il d’avance les passages qu’ils allaient réclamer, justement les plus aptes à séduire. Mais c’était tout de même leur offrir une chance que leur demande soit prise en considération, pour une fois. Dans la forme la plus accomplie, dans l’écriture la plus fixée, toujours le conteur a su tenir compte des interventions du public, sans que soit brisée la musique de l’épopée. Toutes les interruptions devenaient des microcoupures qui elles-mêmes s’intégraient dans le rythme. La beauté de l’événement résidait dans cette synthèse : le conteur à la fois complètement avec l’histoire et complètement avec nous. Un passeur, un corps humble, à genoux devant une jeune fille au premier rang : - On va dire que je suis Ulysse, et que tu es Pénélope. Tu veux bien être Pénélope ? Rare sont les spectacles qui illustrent aussi bien le paradoxe du conteur, accepter l’autre qui parle de nous, et qui perturbe notre discours programmé. Le conteur réécrit sans cesse. S’emploie, dans l’instant de la parole, à se dégager de son propre texte, à le défaire, à le renouveler. (…)