Un conteur à l'école ?

 

Invité par l’Education Nationale à des rencontres écrivains - enseignants, je me suis posé une question : quelle est la place d’un conteur, tenant de l’oral et pourquoi pas illettré, parmi ces gens de l'écrit ?

Reconnaissance de la parole éphémère ? Ou considère-t-on le conteur comme “producteur” de récits attendus, du côté de la tradition, des racines, des contes de fées ? On s’est beaucoup penché sur la structure du conte merveilleux, peut-être au détriment d’autres formes, et on ignore souvent que ce qui est indispensable au conte, le merveilleux justement, est le moment où il est dit. Quoi qu’il en soit le conteur a sa place parmi les écrivains:
- Il est auteur à part entière de son récit même s’il en a puisé la trame dans un patrimoine commun.
- L’écriture est une étape de son travail, même provisoire: le conteur aujourd’hui reconnaît pleinement l’écrit et se nourrit de lectures, mais tente d’en éviter une survalorisation maladroite qui produit en fait de l’illettrisme. En retour, il apporte à la littérature écrite les mouvements propres au récit oral, à l’instar des écritures créoles, Edouard Glissant...


  "Le conte" n’existe qu’au moment du conteur, il abolit les distances, rapproche, il est incluant : Il ne fabrique pas un objet reproductible, un produit, mais il est générateur d’événements; il se situe du côté du théâtre. C’est une parole juste en circonstance, concrète, vivante, dépouillée des artifices du moi et de l’image de marque. Le conteur à voix nue s’adresse directement, en tant que personne et non pas personnage ; il provoque une relation véritable. Un espace de liberté qui stupéfie de nos jours, quand on apprend plutôt à courir après des modèles inaccessibles que découvrir ses richesses propres. Il ne s’agit pas de faire joli mais d’être là.


L’écoute et l’attention
   On est souvent surpris à l’heure du conte par la qualité d’écoute des enfants, et particulièrement des capacités de concentration chez certains réputés inattentifs: racontées au passé simple ou non, les histoires se vivent au présent. Dans le discours du conteur, pas de projection dans l’avenir comme dans la parole des enseignants qui “préparent à “..., ni de projection dans le passé puisque, même vieille comme le monde, l’histoire est revécue dans l’actualité du sujet qui écoute.
   La force de l’histoire se situe dans les images, les sensations qu’elle fait surgir. L’histoire arrive, l’histoire est là. Et l’histoire est vraie, puisque c’est une vraie histoire.
   Faire apparaître au milieu de l’assistance des objets imaginaires réels, que le conteur évoque un arbre et que l’arbre “pousse” , procède plus de la co-naissance que d’un savoir dispersé. Cette attention qui a été un instant donnée, cette concentration, ce respect de l’autre, il s’agit ensuite pour le pédagogue, de les mettre en valeur, de les développer, de les faire se reproduire en d’autres circonstances.


Souvenir et mémoire
   Reformuler oralement une histoire entendue (ou lue) une seule fois est un engagement de la personne entière. Le passage par les signes graphiques extérieurs au corps ferait obstacle: C’est le souvenir. L’enfant conteur sait redire l’histoire avec ses propres mots ; il est en capacité de réinvestir de la même manière ses leçons, de s’en approprier le texte : La fonction du souvenir l’aide à travailler sa mémoire. Mais l’oubli même est source de création, re-création, transformation de l’histoire. Le rêve raconté est un deuxième rêve différent du premier. Ainsi la tradition orale reste vivante.


Imaginaire? Expression de soi?
   Le travail sur l’imaginaire que je propose n’est pas d’inventer à tout prix. Il est dans la capacité de se forger des images mentales. (Le conteur voit pour que les mots viennent). La multiplicité des signes, des expériences dans l’environnement des enfants porte à confusion, encombrement ; et bien des “créations de récits” sont prématurées. Il faut d’abord nourrir les élèves en histoires. Leur goût pour la parole formulaire, les rituels d’entrée et de sortie du conte, les ritournelles, les randonnées, le plaisir de la répétition exacte des mots chez les petits, procède du besoin de fixer des repères dans ce foisonnement, d’une nécessité de l’inscription, de trouver ce qui fait écho dans son expérience propre. IL S’AGIT D’OEUVRER POUR UNE CONFIANCE EN SA PROPRE PAROLE, SA PROPRE VALEUR MÊME SI ELLE N’EST PAS “ORIGINALE”. Le produit fini (livre, cassette, spectacle) ne doit pas occulter l’exigence du travail en train ; que vive l’hésitation qui marque la recherche d’être compris, la formulation maladroite mais belle du désir qui la sous-tend ! 

       

 Christian Tardif