Extrait du rapport au Ministère de la Culture : Art du récit en France

« Conter un art de la relation : Bruno de la Salle à Dieppe. »

Article de Christian Tardif dans la Lettre D’Autrement Dire.

 

Marie Dufeutrel et son équipe travaillaient depuis 4 ans à Neuville, petite cité de la banlieue de Dieppe, à offrir le meilleur du conte à un public réputé difficile. (Difficulté croissante, issue d’une misère qui s’étend ; on le sait le chômage frappe presque aussi durement en Normandie que dans le Nord). Ecrivain et bibliothécaire, Marie fait partie de ces animateurs socioculturels pour qui social ne veut pas dire art au rabais. Elle allie spectacles de valeur et formation de terrain. Elle laboure, elle cultive, elle nourrit. De nombreux conteurs ici programmés apprécient le travail de cette bibliothèque ludothèque, petite, peu équipée, mal isolée.

 

Ce soir-là, c’était le tour de Bruno de la Salle. Le public est composé d’une centaine de personnes, dont la moitié d’ados qui refusent les codes de l’écoute polie. Si le diable, c’est l’ennui, ils sont prêts à pourchasser cet ennemi. Ce sont peut-être des guerriers. Alors le dernier recours de la culture : Les flics ? Nous autres, quelques cultureux policés dans la salle, sentons qu’il va se passer quelque chose. Le conteur arrive très lentement, d’abord dans la pénombre. Il ne dissimule pas son trac. D’un clin d’œil il demande à Marie si c’est le moment de se jeter dans l’arène. Qu’elle soit minuscule est une chance. Une vraie relation est possible. Après quelques pas, circulation que ses aficionados connaissent bien, il a constitué en silence son espace scénique, qui inclut le public. Il n’y aura pas d’obstacle à la parole vive. Faiblement, presque timidement : - vous avez entendu parler d’Ulysse ? - Ouais m’sieur ! Cyclope ! Sirène !…Déchaînement dans la salle. Trois ou quatre garçons et filles de 15 à 17 ans prennent le pouvoir. Sur l’instant, ce sont eux qui possèdent le savoir. Ils en sont justement fiers.

 

Bruno de la Salle baisse légèrement la tête, les regarde un par un. Il écoute vraiment. Toujours il prendra ce temps là, nécessaire : il est sincère. Jamais il ne parlera à la cantonade, mais toujours à des personnes, reconnues comme telles, successivement. La justesse de ce spectacle était dans cet échange : le conteur a respecté son public, qui a accordé son respect en retour, mais jamais d’avance (il n’est pas question d’accorder un crédit quand on vous a trop souvent manqué de parole). Les instants brefs de calme, Bruno de la Salle en profite peu à peu pour imposer le sien, sa lenteur, ses hésitations, quand le nom de Priam reste suspendu sur le bout de sa langue, il demande à quelqu’un de l’aider. Il demande de répéter s’il n’a pas entendu la demi-moquerie dont il est l’objet, et l’autre, désarmé, reformule une vraie question. Il gagne l’écoute avec douceur, il ne raconte pas formellement, mais au degré zéro de la parole : c’est l’histoire qui est intéressante, pas lui. Il nous dit que c’est notre histoire, à tous ici, tout autour de la méditerranée, au nord comme au sud. Un sentiment de fraternité parcourt l’assistance mi-nord mi-sud. Je décroche un peu (ça m’arrive souvent). Il résume jusqu’à la limite de l’ennui, qu’il sent poindre au bout d’une demi - heure.

 

Nous attendons encore le spectacle. Je suis surpris, (presque) tout le monde écoute encore, mieux que moi. Des grands dadais ont les yeux ronds et fixes des tout-petits. - Maintenant qu’est ce que vous voulez que je raconte ? Sans doute savait-il d’avance les passages qu’ils allaient réclamer, justement les plus aptes à séduire. Mais c’était tout de même leur offrir une chance que leur demande soit prise en considération, pour une fois. Dans la forme la plus accomplie, dans l’écriture la plus fixée, toujours le conteur a su tenir compte des interventions du public, sans que soit brisée la musique de l’épopée. Toutes les interruptions devenaient des microcoupures qui elles-mêmes s’intégraient dans le rythme. La beauté de l’événement résidait dans cette synthèse : le conteur à la fois complètement avec l’histoire et complètement avec nous. Un passeur, un corps humble, à genoux devant une jeune fille au premier rang : - On va dire que je suis Ulysse, et que tu es Pénélope. Tu veux bien être Pénélope ? Rare sont les spectacles qui illustrent aussi bien le paradoxe du conteur, accepter l’autre qui parle de nous, et qui perturbe notre discours programmé. Le conteur réécrit sans cesse. S’emploie, dans l’instant de la parole, à se dégager de son propre texte, à le défaire, à le renouveler. (…)